Les films sur le comptage des cartes : ce qu'ils montrent, ce qui est vrai
Trois films ont fabriqué presque tout ce que le public croit savoir sur le comptage des cartes : Rain Man, Las Vegas 21 et Very Bad Trip. Aucun ne ment tout à fait, aucun ne dit vrai. Cette page sépare, pour chacun, ce qui est exact de ce qui est du cinéma, puis fait le même tri sur trois titres qu'on cite moins et qui valent mieux. Le résultat est confronté à ce que le simulateur de WiseHand mesure : sur la table à six jeux de référence du site, un comptage parfait rapporte environ 0,008 unité par main. C'est le chiffre qu'aucun de ces films ne pouvait se permettre de montrer.
Rain Man (1988) : la scène qui a tout faussé
Rain Man, réalisé par Barry Levinson, sort le 16 décembre 1988 avec Dustin Hoffman dans le rôle de Raymond Babbitt et Tom Cruise dans celui de son frère Charlie. Le film remporte quatre Oscars : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur pour Hoffman et meilleur scénario original. Charlie, endetté, emmène son frère autiste savant au Caesars Palace de Las Vegas et lui fait compter les cartes ; ils repartent avec 86 000 dollars avant d'être priés de sortir. C'est la scène de blackjack la plus vue du cinéma, et celle qui a installé la légende la plus tenace : pour compter, il faudrait un cerveau hors norme.
Ce que le film montre / ce qui est vrai
Ce que le film montre. Raymond mémorise les cartes qui sortent du sabot, une par une ; sa mémoire est le moteur du gain.
Ce qui est vrai. Le comptage est bien une affaire de mémoire et d'arithmétique, faites de tête, sans note ni appareil. Un sabot appauvri en petites cartes avantage réellement le joueur. Et, dans le Nevada, un casino peut effectivement écarter un client qu'il soupçonne de compter — ce n'est pas vrai partout, voir la question sur la loi plus bas.
Ce qui est faux. Mémoriser un sabot entier n'est pas ce que fait un compteur, et surtout ce n'est pas nécessaire. Le système Hi-Lo, celui pour lequel tous les écarts publiés existent, tient dans un seul nombre : chaque 2, 3, 4, 5 ou 6 vu vaut +1, chaque 7, 8 ou 9 vaut 0, chaque 10, figure ou as vaut −1. Vous partez de zéro, vous additionnez, vous divisez par le nombre de jeux restants. Il n'y a rien d'autre à retenir.
La différence n'est pas un détail de vocabulaire, c'est tout le sujet : un compteur ne sait pas quelle carte va sortir, il sait seulement si la composition du sabot penche dans son sens. Le personnage de Raymond a été écrit par le scénariste Barry Morrow après sa rencontre avec le savant Kim Peek, dont il a mêlé les traits à ceux d'un de ses proches, Bill Sackter. Une mémoire de cet ordre est exceptionnelle, mais ce n'est pas elle qui bat une table : ce qui la bat, c'est un nombre unique tenu sans erreur pendant des heures, et le mécanisme complet tient dans la page comment jouer au blackjack. L'apport du film est donc involontaire : il a rendu le comptage célèbre en le rendant inaccessible.
Las Vegas 21 (2008) : la partie vraie et la partie vendue
21, sorti en France sous le titre Las Vegas 21, est réalisé par Robert Luketic ; il sort le 28 mars 2008 aux États-Unis et le 4 juin en France. Jim Sturgess y joue Ben Campbell, Kevin Spacey le professeur Micky Rosa, avec Kate Bosworth et Laurence Fishburne. Le film est tiré de Bringing Down the House, livre de Ben Mezrich paru en 2003 et inspiré de l'équipe de blackjack du MIT.
Ce que le film montre / ce qui est vrai
Ce qui est vrai. Le jeu en équipe a existé, et la répartition des rôles est fidèle. Des spotters s'assoient à plusieurs tables, misent le minimum et comptent sans se faire remarquer ; quand une table devient favorable, un signal discret appelle le big player, qui arrive en joueur fortuné, mise gros et repart. Cette organisation n'est pas une invention de scénariste : elle est attribuée à Al Francesco, au début des années 1970, et Bill Kaplan la reprend après avoir rejoint le groupe du MIT en 1980, qu'il réorganise en entreprise — sélection des joueurs, entraînement, comptabilité de chaque séance.
Ce qui est faux. Le rythme, les montants, et surtout l'idée qu'on gagne vite. Le livre dont le film est tiré est classé en récit vrai, mais le Boston Globe a jugé qu'il n'était pas un ouvrage de non-fiction en un sens utile du terme. Jeff Ma, le compteur dont le personnage de Ben Campbell est tiré, qui a conseillé la production et fait une apparition en croupier dans le film, a déclaré qu'un seul personnage du livre correspondait à une personne réelle, le reste étant composite ou inventé ; il a ajouté que des ressorts entiers du scénario — la mort du père du héros, l'histoire d'amour — étaient fabriqués.
Le film traîne par ailleurs une controverse durable sur son casting : l'équipe réelle du MIT comptait une forte proportion d'Américains d'origine asiatique, et les rôles principaux ont été confiés à des acteurs blancs. Le producteur Dana Brunetti l'a justifié en expliquant qu'il n'avait pas eu accès aux acteurs américains d'origine asiatique « bancables » qu'il aurait voulus ; Jeff Ma, lui, a pris la défense du choix.
Reste le vice de forme le plus coûteux pour un spectateur : la compression du temps. L'équipe du MIT a fonctionné, par intermittence, de 1979 au début des années 2000 — pas quelques week-ends, mais une organisation avec une caisse commune, des investisseurs et des mois entiers passés à perdre.
Very Bad Trip (2009) : la blague qui dit vrai sans le vouloir
The Hangover, sorti en France sous le titre Very Bad Trip, est réalisé par Todd Phillips en 2009. Zach Galifianakis y joue Alan Garner, qui décide de gagner au blackjack les 80 000 dollars réclamés en rançon. Il se plonge dans un manuel de comptage et justifie l'idée par une réplique restée célèbre : si Raymond de Rain Man a pratiquement mis un casino en faillite, pourquoi pas lui. Aidé de ses deux amis, il quitte la table avec 82 400 dollars — séquence tournée au Riviera, aujourd'hui démoli, et non au Caesars Palace où le groupe est censé être descendu. C'est une blague sur Rain Man, et c'est ce qui la rend utile : elle empile en trois minutes toutes les erreurs que la première a semées.
Ce qui est risible dans la scène, point par point
- Le comptage y ressemble à un devoir de mathématiques. Des équations flottent à l'écran pendant qu'Alan fixe le tapis, alors que le Hi-Lo décrit plus haut n'est qu'une addition. Le film met en images la difficulté qu'il imagine, pas celle qui existe.
- Il articule visiblement les chiffres. On le voit remuer les lèvres au fil de la distribution : c'est précisément ce qu'un chef de partie repère, et un compteur passe des heures à apprendre à ne pas le faire.
- Il gagne 82 400 dollars en une session. Aucun avantage tiré du comptage ne produit ça : il produit quelques dixièmes de pour cent, sur des milliers de mains. Une session gagnante à ce niveau est de la chance, et une session perdante du même ordre est tout aussi probable.
- Sa rampe de mise est un aveu. Passer du minimum à une mise énorme est exactement ce que la surveillance d'un casino est payée à repérer. Un compteur réel étale ses hausses et accepte de rater des occasions pour rester assis.
- « Ce n'est pas illégal, c'est mal vu. » La seule chose qu'Alan dit de juste, et il la dit par accident.
Trois titres qu'on cite moins, et qui valent mieux
The Last Casino (2004). Téléfilm canadien de Pierre Gill, diffusé le 26 juin 2004 : Charles Martin Smith y joue un professeur de mathématiques endetté et blacklisté des casinos, qui recrute trois étudiants pour compter à sa place. L'intrigue emprunte largement à l'histoire de l'équipe du MIT, qu'elle porte à l'écran quatre ans avant Las Vegas 21 et avec un budget bien plus modeste.
Holy Rollers: The True Story of Card Counting Christians (2011). Documentaire de Bryan Storkel sur une équipe de compteurs américains composée de chrétiens pratiquants, qui débattent de la légitimité morale de ce qu'ils font. C'est le seul titre de cette page qui montre le travail tel qu'il est : les entraînements, les réunions d'investisseurs, la comptabilité, les exclusions.
Croupier (1998). Le film de Mike Hodges, avec Clive Owen, ne parle pas de comptage : son héros est un croupier, et le récit se tient de l'autre côté de la table. C'est pourtant le meilleur portrait d'intérieur de casino de la liste, sans une seule scène d'avantage au blackjack.
Le blackjack qui n'en est pas : la confusion James Bond
Une confusion revient assez souvent pour mériter d'être levée : James Bond ne compte pas les cartes, et ne joue pratiquement jamais au blackjack. Dans Dr No (1962), sa première apparition à l'écran se fait à une table de chemin de fer, une variante du baccara. Le roman fondateur d'Ian Fleming, Casino Royale (1953), fait tourner son intrigue autour d'une partie de baccara contre Le Chiffre ; le film de 2006 remplace ce baccara par du poker Texas hold'em, au moment où le poker télévisé était au sommet.
Aucun de ces jeux ne se compte utilement. Le baccara se prête à un comptage sur le papier, mais Edward Thorp — l'homme qui a démontré le comptage au blackjack — a conclu qu'aucune stratégie gagnante praticable n'en sortait : le retrait d'une carte y déplace l'espérance bien trop peu. Le poker, lui, n'oppose pas le joueur à la maison. Reste le blackjack, à peu près seul parmi les jeux de casino courants : comme les cartes sorties n'y sont pas remises en jeu, l'information s'accumule et finit par valoir quelque chose. Un sabot brassé en continu supprime cette mémoire — la mélangeuse continue tue le comptage, pas les règles.
Le récapitulatif
| Film | Année | Ce qu'il montre | Ce qui est vrai |
|---|---|---|---|
| Rain Man | 1988 | Un savant mémorise le sabot, 86 000 $ gagnés | Mental, oui ; mais tout tient dans un seul nombre |
| Las Vegas 21 | 2008 | Une équipe du MIT s'enrichit en quelques mois | Les rôles : exacts. Le rythme : non |
| Very Bad Trip | 2009 | Des équations flottent à l'écran, 82 400 $ gagnés | Une parodie, y compris involontaire |
| The Last Casino | 2004 | Un professeur monte une équipe d'étudiants | Même matière que 21, quatre ans plus tôt |
| Holy Rollers | 2011 | Une équipe réelle, filmée à l'entraînement | Le travail tel qu'il est |
| Croupier | 1998 | Un casino vu depuis la table | Aucun comptage, et c'est voulu |
Ce qu'aucun film ne montre
Il existe une raison simple pour laquelle aucun de ces films n'est fidèle : ce qui se passe vraiment est infilmable. Quatre choses manquent systématiquement à l'écran.
Les milliers de mains. Au Boulevard, la table à six jeux de référence de WiseHand — H17, blackjack payé 3:2, carte de coupe à 75 % —, l'avantage maison mesuré en stratégie de base parfaite est de 0,583 %, et un comptage parfait — la rampe de référence, deux unités par point de compte vrai au-dessus de +1, l'assurance et les écarts au compte — rapporte environ 0,008 unité par main. À dix euros l'unité — le minimum affiché sur cette table —, cela fait huit centimes par main. WiseHand ne convertit pas ce chiffre en gain horaire, et vous pouvez vous méfier de tout site qui le fait : il faudrait pour cela un nombre de mains par heure que personne ici ne mesure. Aucun montage ne rend ça excitant. Le détail du calcul est dans ce que le comptage rapporte réellement.
La variance. Ces huit centimes s'accompagnent d'oscillations qui les écrasent sur la durée d'une session : un compteur qui joue parfaitement peut perdre pendant des semaines sans avoir commis la moindre erreur. Aucun de ces films ne consacre une scène à une série perdante prolongée, parce qu'un personnage qui a raison et qui perd n'est pas un personnage de cinéma.
L'ennui. Le vrai comptage consiste à rester assis à une table médiocre, à miser le minimum pendant des heures, sans rien faire d'autre qu'additionner des +1 et des −1.
La compétence réelle, qui est de ne jamais se tromper. Elle ne consiste ni à mémoriser ni à deviner, mais à tenir un compte exact pendant des heures, à le diviser correctement par les jeux restants, et à appliquer les écarts à la stratégie de base sans hésiter. WiseHand en calcule 79 pour la table étalon, plus 16 abandons, et plusieurs sont contre-intuitifs : on reste sur 16 contre un 10 du croupier dès que le compte vrai atteint 0 ; on tire 12 contre un 3 et on ne reste qu'à partir de 0, ce qui suffit à ruiner la vieille règle « entre 12 et 16 face à une petite carte, on reste » ; et on ne prend l'assurance qu'à partir de +3, jamais en dessous.
Aucun de ces films n'est un mode d'emploi. Sur une bonne table, le comptage fait bien passer l'avantage du côté du joueur : au Boulevard, la mesure du dépôt donne 0,008 unité par main. Il reste minuscule, et la variance l'écrase sur la durée d'une session. Sur une mauvaise table, il ne suffit jamais : à L'Aquarium, huit jeux et blackjack payé 6:5, l'avantage maison mesuré atteint 2,073 % et aucune rampe de mise ne va le chercher. WiseHand se joue sans argent, et cette page ne conseille à personne d'en miser.
WiseHand permet de vérifier tout cela sans argent : dix tables aux règlements distincts, un compteur qui suit vos erreurs main après main, et un simulateur qui mesure l'avantage maison au lieu de le recopier.
Ouvrir l'entraîneurPour aller plus loin : ce que dit la loi sur le comptage, et l'histoire du blackjack et des premiers compteurs, dont les personnages valent mieux que les films qu'ils ont inspirés.
Questions fréquentes
Quel est le film le plus réaliste sur le comptage des cartes ?
Ce n'est pas une fiction mais un documentaire : Holy Rollers: The True Story of Card Counting Christians, réalisé par Bryan Storkel en 2011, est le seul titre courant qui montre le comptage tel qu'il se pratique — les entraînements, la caisse commune, les exclusions de casino, et de longues heures sans rien d'autre à faire qu'additionner. Parmi les fictions, The Last Casino (2004) est plus sobre que Las Vegas 21, dont il partage la matière première.
Le comptage des cartes est-il illégal, comme le suggère Very Bad Trip ?
Compter les cartes de tête est légal : c'est de l'observation et du calcul mental, et aucune loi ne l'interdit. Ce qu'un casino peut faire ensuite dépend de l'endroit. Dans le Nevada, un établissement privé peut écarter un joueur qu'il soupçonne de compter, et c'est ce que montrent correctement Rain Man et Las Vegas 21. À Atlantic City, non : la Cour suprême du New Jersey l'a interdit le 5 mai 1982, dans l'arrêt Uston contre Resorts International, en jugeant que seule la commission de contrôle des casinos pouvait décider d'exclure un joueur habile.
Utiliser un appareil, marquer des cartes ou s'entendre avec un croupier est en revanche un délit, et n'a rien à voir avec le comptage.
Las Vegas 21 raconte-t-il une histoire vraie ?
En partie seulement. L'équipe de blackjack du MIT a existé et a fonctionné par intermittence de 1979 au début des années 2000, et l'organisation en spotters et big player montrée dans le film est exacte. Mais le Boston Globe a jugé que le livre de Ben Mezrich dont le film est tiré n'était pas un ouvrage de non-fiction en un sens utile du terme, et Jeff Ma, le compteur qui a inspiré le personnage principal et conseillé la production, a déclaré qu'un seul personnage du livre correspondait à une personne réelle et que des ressorts entiers du scénario étaient inventés.
Faut-il une mémoire d'exception, comme Raymond dans Rain Man, pour compter les cartes ?
Non, et c'est l'erreur que ce film a le plus répandue. Le système Hi-Lo ne demande de retenir qu'un seul nombre : on ajoute +1 pour chaque carte de 2 à 6, 0 pour les 7, 8 et 9, et −1 pour chaque 10, figure ou as. Le comptage est à la portée de quiconque sait compter jusqu'à vingt ; c'est le tenir sans se tromper pendant des heures, puis le diviser par les jeux restants, qui est difficile.
Peut-on gagner 80 000 dollars en une soirée, comme dans les films ?
Pas par le comptage. Sur la table de référence de WiseHand, à six jeux avec blackjack payé 3:2, un comptage parfait rapporte environ 0,008 unité par main, soit huit centimes par main pour une unité à dix euros. Un gain de plusieurs dizaines de milliers de dollars en une session relève de la chance, exactement comme une perte du même ordre : c'est de la variance, pas une méthode.