L'histoire du blackjack : de la « veintiuna » de Cervantes au paiement 6:5
Le blackjack descend d'un jeu espagnol du Siècle d'or, la « veintiuna », que Cervantes met en scène dans une nouvelle écrite avant 1605 et publiée en 1613. Il passe par la France sous le nom de vingt-et-un et prend son nom actuel en Amérique au tournant du XXe siècle. Sa stratégie n'est calculée qu'en 1956, par quatre soldats munis de calculatrices de bureau ; le premier système de comptage paraît en 1962, signé Edward Thorp. Depuis, les casinos n'ont jamais battu le comptage : ils l'ont rendu sans objet en changeant deux règles.
La « veintiuna » espagnole, et un texte de Cervantes
Le premier ancêtre identifiable du blackjack n'apparaît pas dans un casino, mais dans une nouvelle : « Rinconete y Cortadillo », où Cervantes met en scène deux jeunes tricheurs de Séville qui vantent leur maîtrise de la « veintiuna » — le vingt-et-un.
La date d'écriture est discutée, et nous ne la trancherons pas. Trois choses sont établies : Cervantes cite déjà la nouvelle par son titre dans le premier Don Quichotte, paru en 1605 ; une version figure dans le manuscrit dit de Porras de la Cámara, daté de 1604 ; le texte paraît en 1613 dans les « Novelas ejemplares ». Le récit est donc antérieur à 1605. Les pages qui annoncent « 1601 » avancent une conjecture d'érudit, pas une date de document.
Ce qui en fait une source, c'est sa précision. Le personnage vante l'avantage de savoir qu'un as vous attend en première carte, « que le puede servir de un punto y de once » — qu'il peut servir d'un point et de onze. L'as à double valeur, règle centrale du blackjack, est déjà là. Une réserve toutefois : c'est un tricheur qui parle, à propos de cartes truquées, et une nouvelle n'est pas un traité de règles. La « veintiuna » y est reconnaissable, pas identique.
Le vingt-et-un français, et une date sur laquelle les historiens ne s'accordent pas
La version française est le maillon que tout le monde cite et que personne ne date de la même façon. L'historien des jeux David Parlett la situe au XVIIIe siècle, « peut-être autour de 1760 », et relève son absence des éditions antérieures de l'Académie des Jeux ; sa première apparition dans un Hoyle anglais est celle de 1800, éditée par Charles Jones. D'autres travaux la datent autrement. Retenez la forme, pas la date : le vingt-et-un est le chaînon entre l'Espagne et l'Amérique, mais aucune source connue ne permet d'écrire « inventé en telle année à la cour de Louis XV ».
D'où vient le mot « blackjack » — et pourquoi l'histoire habituelle est fragile
L'explication qu'on lit partout : une maison de jeu américaine aurait payé une prime pour une main formée de l'as de pique et d'un valet noir — un black jack —, et le nom serait resté après la disparition de la prime.
Cette histoire n'a jamais été documentée. David Parlett la juge plausible et souvent répétée, mais constate que personne n'en a produit à ce jour la moindre preuve écrite. L'historien français des cartes à jouer Thierry Depaulis avance une autre origine : les chercheurs d'or du Klondike, entre 1896 et 1899, auraient donné ce nom au vingt-et-un américain, blackjack étant depuis longtemps le surnom de la blende, un minerai qu'on rencontre au voisinage des filons ; son article, « Dawson's Game: Blackjack and the Klondike », a paru dans The Playing-Card en 2010 (vol. 38, no 4, p. 238-244). Nous ne trancherons pas : ce qui est établi, c'est que le nom s'impose en Amérique au début du XXe siècle ; la prime au valet noir, non.
1956 : quatre soldats, des calculatrices de bureau, et la première stratégie de base
Pendant plus de trois siècles, le vingt-et-un se joue à l'intuition. En septembre 1956, quatre soldats américains affectés à l'Aberdeen Proving Ground, dans le Maryland, publient dans le Journal of the American Statistical Association un article intitulé « The Optimum Strategy in Blackjack » (vol. 51, no 275, p. 429-439) : Roger Baldwin, Wilbert Cantey, Herbert Maisel et James McDermott.
Ils n'avaient pas d'ordinateur : le calcul a été mené sur les calculatrices de bureau de la base, hors des heures de service. Ils produisent la première stratégie de base au sens moderne — pour chaque main face à chaque carte du croupier, la décision qui perd le moins — et la publient l'année suivante pour le grand public, dans « Playing Blackjack to Win ». Le milieu les appelle depuis « les quatre cavaliers d'Aberdeen ».
C'est le vrai tournant de cette histoire, plus encore que le comptage : la bonne décision cesse d'être une opinion. Elle se calcule à partir des règles exactes de la table — ce que fait le solveur de WiseHand soixante-dix ans plus tard, pour chacune de ses dix tables.
1962 : Thorp, l'IBM 704, et le livre qui a fait changer les règles
Edward O. Thorp est mathématicien, instructeur au Massachusetts Institute of Technology de 1959 à 1961. Les quatre cavaliers lui transmettent leurs calculs ; il apprend le Fortran pour les reprendre sur l'IBM 704 de l'institut et en corrige quelques inexactitudes — leur estimation de l'avantage de la maison était d'ailleurs plus pessimiste que la réalité. Puis il pose la question suivante : si le sabot n'est pas remélangé après chaque main, sa composition change à mesure que les cartes sortent. Peut-on en tirer parti ?
Il publie la réponse en 1961 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences — « A Favorable Strategy for Twenty-One », volume 47 — puis en 1962 dans « Beat the Dealer », destiné au grand public. Le système qu'il y présente est le Ten Count : on suit la proportion de cartes valant dix restant dans le sabot. C'est le premier système de comptage publié.
Ce que le Ten Count a laissé au comptage moderne
Le Hi-Lo ne suit plus les cartes à dix séparément, mais il garde l'idée de Thorp : un sabot appauvri en petites cartes favorise le joueur. Son héritage le plus direct est l'assurance, qui est un pari sur la densité de cartes à dix. Sur la table étalon de WiseHand, le seuil calculé est le compte vrai +3.
Reste ce que le livre a provoqué. Le 1er avril 1964, les casinos de Las Vegas, réunis dans la Nevada Resort Hotel Association, durcissent ensemble les règles : plus de séparation des as, doublement limité au total de 11. Compteurs et non-compteurs confondus désertent les tables, les recettes s'effondrent, et les règles d'origine sont rétablies en moins d'un mois. La leçon vaut pour la suite : un casino ne peut pas durcir un jeu au-delà de ce que sa clientèle accepte de voir. Il lui faut des modifications invisibles, et il mettra quarante ans à les trouver.
1970-1982 : les équipes, Ken Uston, et un arrêt de la Cour suprême du New Jersey
Un compteur isolé est repérable : sa mise trahit son compte, puisqu'elle monte quand le sabot devient favorable. Al Francesco résout le problème au début des années 1970 en inventant le jeu en équipe dit du big player : plusieurs joueurs comptent en misant le minimum ; quand le compte monte, l'un d'eux fait signe à un gros joueur qui arrive, mise fort et repart.
Ken Uston (1935-1987), vice-président de la Pacific Stock Exchange à San Francisco, devient l'un de ses big players, puis fait ce que le milieu ne lui a jamais pardonné : il publie la méthode, dans « The Big Player » (1977, avec le journaliste Roger Rapoport) puis « Million Dollar Blackjack » (1981).
Resorts International l'exclut de ses tables d'Atlantic City à partir du 30 janvier 1979. Uston attaque, et le 5 mai 1982 la Cour suprême du New Jersey lui donne raison — Uston v. Resorts International Hotel, Inc., 445 A.2d 370 : le Casino Control Act réserve à la commission de contrôle des jeux, et non aux casinos, le pouvoir de fixer les règles des jeux autorisés.
C'est une victoire, et la dernière de cette nature : la commission laisse ensuite les casinos se défendre autrement, en mélangeant plus souvent et en ajoutant des jeux au sabot. Le compteur obtient le droit de s'asseoir, et l'on change la table sous lui. Dans le Nevada, un casino reste une propriété privée, libre de refuser un joueur.
Compter les cartes n'est pas tricher : c'est se souvenir de ce que tout le monde a vu, sans aucun appareil. Marquer des cartes, s'entendre avec un croupier ou s'aider d'un dispositif électronique relève du droit pénal. Cette page raconte la première pratique, jamais la seconde.
Le MIT : ce que la légende raconte, et ce que dit la chronologie
L'épisode le plus connu est aussi le plus déformé. Les équipes du Massachusetts Institute of Technology ne sont pas nées à la fin des années 1990 : un premier groupe se forme en 1979 autour d'un cours donné sur le campus. J. P. Massar rencontre Bill Kaplan en mai 1980, dans un restaurant de Cambridge, et la première banque formelle démarre le 1er août 1980, avec 89 000 dollars apportés par des investisseurs — le nombre de joueurs de ce premier tour varie selon les sources.
Au moins vingt-deux partenariats se succèdent de la fin de 1979 à 1989. Le sommet est la société Strategic Investments, constituée en juin 1992 — l'ouverture de Foxwoods, dans le Connecticut, venait d'élargir le terrain — et dissoute le 31 décembre 1993, trop de joueurs ayant été repérés et exclus. L'âge d'or se situe donc entre 1980 et 1993.
Le grand public découvre l'affaire en 2002 avec « Bringing Down the House » de Ben Mezrich, puis au cinéma. John Chang, l'un des dirigeants de l'équipe, a déclaré au Boston Globe qu'il ne savait même pas s'il fallait appeler exagérations les choses figurant dans le livre, tant elles sont exagérées au point d'en être fausses. Une autre page examine ce que les films sur le comptage de cartes montrent de juste et de faux.
L'ère moderne : la technologie n'a pas battu le comptage, les règles l'ont fait
Depuis une vingtaine d'années, les casinos ont essayé quatre choses : deux de surveillance, deux qui touchent au jeu lui-même. Ce sont les secondes qui ont gagné — et ce sont exactement les deux causes que le code de ce site retient pour déclarer une table incomptable.
Les fichiers de joueurs. L'agence Griffin Investigations tenait le registre des compteurs connus et le vendait aux casinos. Michael Russo et James Grosjean l'ont attaquée en diffamation après avoir été arrêtés sur la foi de ses informations. En juin 2005, un jury du comté de Clark leur donnait raison ; en septembre, Griffin se plaçait sous la protection du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites, en citant ce litige.
La reconnaissance faciale. Elle ne peut rien contre le comptage, pour une raison de principe : compter ne se voit pas sur un visage. Un tel logiciel ne sait que rapprocher une personne d'une liste déjà constituée — il sert à retrouver des interdits de jeu, pas à détecter une pratique.
Les mélangeuses continues. Celles-là fonctionnent, pour une raison mathématique et non policière : la machine réintroduit les cartes jouées après chaque main. Le sabot ne s'appauvrit jamais, le compte vrai reste collé à zéro, et l'information sur laquelle repose le comptage cesse d'exister. Elles ne dégradent pourtant pas la table : au Cotai, l'avantage maison mesuré n'est que de 0,463 %. Excellente table pour la stratégie de base, table morte pour un compteur — c'est le sujet de notre leçon sur la mélangeuse continue.
Le paiement 6:5. C'est la modification qui a tout emporté. Payer le blackjack 12 € pour 10 € misés au lieu de 15 € ajoute environ 1,4 point d'avantage à la maison — davantage que ce qu'un compteur peut espérer récupérer. Elle apparaît en 2003 au Flamingo, sur une table à un seul jeu, puis se répand : elle ne coûte rien et reste invisible pour qui ne compare pas 6:5 et 3:2. C'est ce qui manquait aux casinos en 1964.
Le point de chute de cette histoire n'est pas une caméra, c'est une ligne imprimée sur le tapis :
| Table | Blackjack payé | Avantage maison mesuré |
|---|---|---|
| La Marina — 6 jeux, S17, coupe 78 % | 3:2 | 0,359 % |
| Le Boulevard — 6 jeux, H17, coupe 75 % | 3:2 | 0,583 % |
| Le Néon — 1 jeu, H17, coupe 50 % | 6:5 | 1,850 % |
| L'Aquarium — 8 jeux, H17, coupe 65 % | 6:5 | 2,073 % |
Le Néon est une table à un seul jeu — la configuration dont les compteurs des années 1960 rêvaient, et celle sur laquelle le 6:5 a été inventé. Son paiement la rend plus chère que n'importe quelle table à huit jeux payée 3:2. Sur trois des dix tables du catalogue, compter ne sert à rien : les deux qui paient 6:5, et celle qui tourne à la mélangeuse continue. Les casinos n'ont pas résolu le problème que Thorp leur a posé en 1962 : ils l'ont contourné, et le règlement a gagné contre le calcul parce qu'il a le dernier mot sur le tapis.
WiseHand vous laisse rejouer cette histoire du bon côté : le solveur calcule la stratégie de chaque règlement comme les quatre cavaliers l'ont fait à la main, le simulateur mesure l'avantage maison sur trois millions de mains par table, et l'académie reprend la méthode de Thorp.
Ouvrir l'entraîneurQuestions fréquentes
Qui a inventé le comptage des cartes ?
Edward O. Thorp. Il n'est pas le premier à avoir eu l'intuition qu'un sabot entamé change les probabilités, mais il est le premier à l'avoir démontré et publié : dans un article des Proceedings of the National Academy of Sciences en 1961, puis dans le livre « Beat the Dealer » en 1962. Ses calculs ont été menés sur un IBM 704 pendant qu'il enseignait au Massachusetts Institute of Technology.
En quelle année le blackjack a-t-il été inventé ?
Aucune année ne convient, parce que le jeu n'a pas été inventé mais transformé. Son ancêtre espagnol, la veintiuna, est décrit par Cervantes dans une nouvelle antérieure à 1605 et publiée en 1613. Le vingt-et-un français apparaît au XVIIIe siècle, avec des datations qui varient selon les historiens. Le nom de blackjack s'impose aux États-Unis au tournant du XXe siècle, et la stratégie de base n'est calculée qu'en 1956.
Pourquoi le jeu s'appelle-t-il blackjack ?
L'explication répétée partout est qu'une maison de jeu américaine aurait payé une prime pour une main formée de l'as de pique et d'un valet noir. Aucun document ne l'atteste : l'historien des jeux David Parlett relève que personne n'en a jamais produit la moindre preuve écrite. L'historien des cartes à jouer Thierry Depaulis propose une autre piste, celle des chercheurs d'or du Klondike, chez qui blackjack désignait aussi un minerai associé aux filons.
Les casinos ont-ils réussi à empêcher le comptage des cartes ?
Pas par la surveillance, mais par le règlement. Les fichiers de compteurs et la reconnaissance faciale ont produit peu de résultats et beaucoup de litiges, tandis que deux modifications discrètes ont suffi : la mélangeuse continue, qui supprime l'information sur laquelle repose le comptage, et le paiement du blackjack à 6:5, qui ajoute environ 1,4 point d'avantage à la maison. Sur les deux tables de WiseHand qui paient 6:5, l'avantage maison mesuré atteint 1,850 % et 2,073 %.
Ken Uston a-t-il gagné son procès contre les casinos ?
Oui, et cela n'a pas changé grand-chose. Le 5 mai 1982, la Cour suprême du New Jersey a jugé qu'un casino d'Atlantic City ne pouvait pas écarter un joueur au motif qu'il compte les cartes, ce pouvoir appartenant à la seule commission de contrôle des jeux. Celle-ci a aussitôt laissé les casinos se défendre autrement, en mélangeant plus souvent et en ajoutant des jeux au sabot. Dans le Nevada, où cette décision ne s'applique pas, un casino reste libre de refuser un joueur.